Quel impact l’intelligence artificielle (IA) aura sur l’emploi ? A l’occasion de la fête du travail, UNRIC a interrogé Janine Berg, économiste principale à l’Organisation internationale du travail (OIT), sur la manière dont l’IA pourrait affecter le monde du travail en Europe et dans le reste du monde.
Quel sera l’impact de l’IA sur le marché de l’emploi dans les années à venir ?
Il est très difficile de prédire ce qui se passera à l’avenir, notamment parce que la technologie continue d’évoluer. Cependant, les recherches de l’OIT ne montrent pas une « apocalypse de l’emploi ».
Il existe de nombreuses tâches que l’IA ne peut remplacer, ou pour lesquelles il ne serait pas rentable de remplacer un être humain. De nombreuses professions jugées « essentielles » pendant la pandémie de COVID-19, comme les techniciens médicaux d’urgence ou les préparateurs de repas par exemple sont des emplois qui ne peuvent être automatisés. Les recherches montrent qu’au maximum 2,3 % des emplois dans le monde ont le potentiel d’être entièrement automatisés.
De plus, ces 2,3 % ne tiennent pas compte des nombreux emplois qui seront créés grâce aux nouvelles technologies. Il y a vingt ans, il n’y avait pas de gestionnaires de médias sociaux. Il y a trente ans, il y avait peu de concepteurs de sites web. Aucune modélisation des données n’aurait permis de prédire la vaste gamme de professions qui ont vu le jour au cours des dernières décennies. Il suffit de penser aux magasins de location de vidéos qui existaient il y a 25 ans et à la façon dont ils ont cédé la place aux magasins de réparation de téléphones portables.
De nombreux systèmes qui semblent automatisés ne le sont pas : une main-d’œuvre humaine travaille en arrière-plan, souvent dans de mauvaises conditions. C’est le cas de l’IA, qui s’appuie sur des millions de travailleurs humains pour rassembler et vérifier les données.
L’impact de l’IA sur l’emploi sera-t-il équilibré entre les différentes régions et les différents sexes ?
Les recherches montrent que les employés de bureau sont les plus exposés : 58 % de leurs tâches sont moyennement exposées à l’IA générative, et 24 % fortement exposées. En comparaison, dans les autres professions, seulement 1 % à 4 % des tâches sont fortement exposées, et au maximum 25 % sont moyennement exposées.
Comme les femmes sont surreprésentées dans les emplois de bureau, elles risquent d’être environ 2,5 fois plus affectées que les hommes. Nous estimons que 1,4 % des emplois masculins dans le monde pourraient être automatisés, contre 3,7 % des emplois féminins. Dans les pays à revenu élevé, où les emplois de bureau représentent une plus grande proportion des professions, les effets sont plus frappants : 2,9 % des emplois masculins contre 7,8 % des emplois féminins.
Un autre déséquilibre concerne les avantages potentiels de l’IA entre les pays riches et les pays pauvres. Les recherches indiquent que de nombreuses professions pourraient bénéficier de l’IA, par exemple en remplaçant des tâches banales et en libérant du temps pour un travail plus créatif et interpersonnel. Mais ces gains de productivité dépendent de la mise en place d’infrastructures physiques et de compétences numériques, qui font actuellement défaut dans de nombreuses régions du monde en développement.
Comment les gouvernements et les organisations peuvent-ils préparer la main-d’œuvre aux changements apportés par les technologies de l’IA ?
Il est avantageux pour les entreprises comme pour les travailleurs que ces derniers soient impliqués dans le processus d’intégration technologique. Ce sont eux qui connaissent le mieux leur travail et qui peuvent donner leur avis sur les outils qui pourraient mieux les aider dans leur travail, sur les tâches qui pourraient être automatisées et sur la formation nécessaire.
Les problèmes surviennent souvent lorsque la technologie est déployée sans la participation des travailleurs, à la fois parce que la technologie ne fonctionne pas bien et parce qu’elle diminue le sentiment d’utilité et d’engagement des travailleurs à l’égard de l’entreprise.
La meilleure approche consiste à intégrer la technologie par le biais d’un dialogue social entre les employeurs, les travailleurs et leurs représentants. Cela peut se faire dans un cadre formel, comme les comités d’entreprise ou les conventions collectives, ou de manière plus informelle, dans des lieux de travail où l’engagement des employés est élevé, comme les organisations qui favorisent le travail en équipe, la résolution de problèmes et la décentralisation de la prise de décision. Des études sur l’Europe ont montré que c’est dans les pays où les formes de consultation sur le lieu de travail sont plus fortes et plus coopératives, essentiellement les pays nordiques, suivis par l’Allemagne, que les travailleurs sont plus ouverts à l’adoption des technologies.
Le dialogue social est essentiel pour accompagner les changements que l’IA apporte au monde du travail. Il aide à limiter le chômage technologique en encourageant la reconversion et la formation plutôt que la perte d’emploi. Il permet aussi d’intégrer la technologie sur le lieu de travail de manière à renforcer à la fois la productivité et la qualité des emplois.
Quelles politiques ou mesures devraient être mises en place pour assurer une transition en douceur sur le marché du travail à mesure que l’IA progresse ?
J’ai déjà mentionné que le dialogue social est essentiel pour gérer la transition. Une autre préoccupation est la fracture mondiale en matière d’IA ou de numérique. Nous devons veiller à ce que les nombreuses dimensions de la gouvernance de l’IA soient prises en compte dans le cadre de la gouvernance internationale. Dans notre récent rapport conjoint avec l’Envoyé du Secrétaire général des Nations Unies pour la technologie, Mind the AI Divide, nous avons proposé trois piliers politiques clés pour relever ces défis et exploiter le potentiel de développement de l’IA.
Premièrement, nous devons favoriser un réseau mondial de partage des connaissances et mettre en place des initiatives de formation conjointes. En établissant des partenariats de recherche collaborative et en garantissant un accès équitable aux ressources de l’IA, nous pouvons aider toutes les nations, en particulier les pays en développement, à tirer pleinement parti des progrès de l’IA.
Deuxièmement, les pays doivent faire des investissements importants dans l’éducation et l’infrastructure numérique. Il s’agit notamment d’intégrer l’IA et la science des données dans les programmes d’enseignement et de veiller à ce que les outils d’IA soient largement accessibles. Les politiques nationales doivent se concentrer sur la promotion d’un développement de l’IA centré sur l’humain, en veillant à ce que la vie privée, la sécurité et les droits des travailleurs soient protégés.
Troisièmement, il s’agit de s’assurer que l’IA contribue à créer des opportunités de travail décent et à soutenir les efforts de requalification des travailleurs. Il faut également relever les défis spécifiques aux femmes et aux jeunes. Le dialogue social devrait jouer un rôle essentiel dans la gestion de l’intégration de l’IA sur le lieu de travail, en veillant à ce que la voix des travailleurs soit entendue et à ce que l’IA améliore la qualité de l’emploi plutôt qu’elle ne la diminue.
Pour en savoir plus :
Intelligence artificielle : portail thématique (OIT)
Observatoire sur l’IA et le travail dans l’économie numérique (OIT)
Combler le fossé de l’intelligence artificielle garantira un avenir équitable pour tous
