En 2024 et 2025, 189 journalistes ont perdu la vie dans des attaques violentes, contre 162 en 2022 et 2023. Soit une hausse de 20 %, sans précédent depuis une décennie. Les assassinats se sont produits en majorité (67 %) dans des pays en guerre. Dans près de neuf cas sur dix, les responsables ne sont pas traduits en justice.
Tels sont les principaux constats du rapport de la Directrice générale de l’UNESCO sur la sécurité des journalistes et le danger d’impunité, publié à l’occasion de la Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, célébrée le 2 novembre.
« Encore aujourd’hui, à travers le monde, des journalistes payent un lourd tribut pour avoir simplement dit la vérité », a déclaré le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, dans son message à l’occasion de cette journée.
« Les femmes et les hommes qui travaillent dans les médias ont un rôle essentiel : ils informent le public et demandent des comptes à ceux qui détiennent le pouvoir. Mais ils sont souvent harcelés et surveillés, soumis à des poursuites judiciaires, victimes d’agressions physiques ou détenus – et parfois même torturés ou tués – au seul motif qu’ils font leur travail. »
« Il est temps de mettre fin à cette situation scandaleuse », a-t-il insisté.
Le thème de cette année résume parfaitement la situation : « Les menaces évoluent. L’impunité persiste. » Les nouvelles technologies et les nouvelles armes transforment les méthodes utilisées pour cibler les journalistes, mais une donne demeure : les personnes qui les tuent sont toujours aussi rarement tenues responsables de leurs actes.
Les zones de guerre, lieux les plus dangereux pour les journalistes
En 2024 et 2025, 67 % des assassinats de journalistes ont eu lieu sur des lignes de front, contre 43 % dans le précédent rapport couvrant 2022 et 2023.
L’État de Palestine arrive largement en tête de ce décompte, avec au moins 62 journalistes tués en deux ans, dont 32 en 2025. Le Mexique, le Yémen, le Soudan et l’Ukraine figurent également parmi les territoires les plus meurtriers.
L’usage des drones joue un rôle nouveau. Au total, 50 journalistes ont été tués lors de frappes de drones dans six conflits seulement, soit environ 40 % des décès en zone de guerre.
« Dans les situations de conflit, le taux d’impunité avoisine les 100 % », a averti Guterres. Khaled El-Enany, directeur général de l’UNESCO, a réclamé le respect de la résolution 2222 du Conseil de sécurité, adoptée à l’unanimité en 2015, qui réaffirme la protection des journalistes en tant que civils dans les conflits armés.
L’impunité repart à la hausse
Le taux mondial d’impunité pour les assassinats de journalistes a augmenté d’un point de pourcentage, pour atteindre 86 %. Il avait pourtant diminué régulièrement, passant de 95 % en 2012 à 85 % en 2024. C’est la première fois depuis que l’UNESCO a commencé à suivre cet indicateur, en 2012, que le taux est reparti à la hausse.
Parmi les affaires enregistrées depuis 2006, moins de 14 % ont été résolues par la justice. Autrement dit, seules 223 affaires ont été résolues sur les 1 641 meurtres enregistrés par l’UNESCO en vingt ans. Selon le rapport de 2024, les affaires résolues entre 2006 et 2023 ont nécessité en moyenne quatre ans pour aboutir à une décision judiciaire.
L’impunité entraîne de nouveaux assassinats, et ses conséquences dépassent largement les victimes et leurs familles. Lorsque les attaques restent impunies, le journalisme d’intérêt public peut être réduit au silence, notamment les enquêtes sur la corruption, les violations des droits humains et les activités criminelles.
Bien plus que des assassinats
Le meurtre constitue la forme la plus extrême de censure, mais pas la seule. Les journalistes sont également confrontés aux enlèvements, à la torture, à la détention arbitraire, aux intimidations et au harcèlement judiciaire, notamment par le biais de poursuites stratégiques visant à entraver la participation publique, communément appelées « procédures-bâillon » (Strategic Lawsuit Against Public Participation, SLAPP en anglais).
Les femmes journalistes sont particulièrement exposées à ces menaces, auxquelles s’ajoutent les violences fondées sur le genre et le harcèlement en ligne.
En 2024 et 2025, 14 femmes journalistes ont été tuées, toutes sauf une dans des zones de conflit.
Selon une étude réalisée en 2021 par l’UNESCO et le Centre international des journalistes (ICFJ), 73 % des femmes journalistes interrogées avaient subi des violences en ligne, tandis qu’une sur quatre avait reçu des menaces de violences physiques, y compris des menaces de mort.
Des signes de progrès hors des zones de guerre
Selon l’UNESCO, des avancées ont été faites contre l’impunité.
Dans les pays qui ne sont pas touchés par des conflits armés, 62 assassinats de journalistes ont été recensés, soit le nombre le plus faible enregistré au cours des 18 dernières années.
Depuis le lancement, en 2012, du Plan d’action des Nations Unies sur la sécurité des journalistes et la question de l’impunité, le taux d’affaires non sanctionnées dans ces pays est passé de 94 % à 77 %.
« Mais nous devons aller plus loin », a reconnu le Secrétaire général de l’ONU.
Premier effort coordonné des Nations Unies dans ce domaine, ce Plan rassemble des agences onusiennes, des autorités nationales, des organisations médiatiques et des acteurs de la société civile. Il a notamment contribué à la mise en place de mécanismes nationaux de protection dans au moins 50 pays.
L’UNESCO appelle à adapter les mécanismes de responsabilisation à l’évolution des menaces, en particulier dans les zones de conflit. Le Secrétaire général a exhorté les États à enquêter sur toutes les affaires, à poursuivre tous les responsables et à mettre fin aux attaques en ligne.
« En cette Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, nous réclamons justice, a conclu le chef de l’ONU. Lorsque des journalistes sont pris pour cible et réduits au silence, tout le monde en paye le prix ».
Contexte
L’Assemblée générale des Nations Unies a proclamé le 2 novembre Journée internationale de la fin de l’impunité pour les crimes commis contre des journalistes, par sa résolution A/RES/68/163, adoptée en 2013. Cette date commémore l’assassinat, le 2 novembre 2013, des deux journalistes français Ghislaine Dupont et Claude Verlon au Mali.
La résolution condamne toutes les attaques visant les journalistes et les professionnels des médias. Elle appelle les États à prévenir les actes de violence, à traduire les responsables en justice, à garantir aux victimes l’accès à des voies de recours et à promouvoir un environnement sûr permettant aux journalistes d’exercer leur métier en toute indépendance.
LIENS UTILES
La vidéo du Haut Commissariat des Nations Unies aux droits de l’Homme (en anglais)
Gaza : des experts de l’ONU condamnent l’assassinat de journalistes et les entraves aux médias
Journée mondiale de la liberté de la presse : « L’information dans le meilleur des mondes »
