Forum humanitaire européen : Gaza au cœur des préoccupations

Tom Fletcher, Secrétaire général adjoint aux affaires humanitaires et Coordonnateur des secours d’urgence, au Bureau des Nations Unies pour la coordination des affaires humanitaires (OCHA), a donné le ton au début du Forum humanitaire européen, une conférence de haut niveau organisée à Bruxelles les 19 et 20 mai.

Il a souligné que ce sont les chauffeurs routiers aux frontières de la bande de Gaza, et non le Forum de Bruxelles, qui constituent la véritable « ligne de front humanitaire ». « Nous avons 29 camions au poste-frontière de Kerem Shalom – et des milliers d’autres prêts à partir – et les premiers chauffeurs qui entreront seront accueillis par des pillards et 100 000 personnes affamées. (…) 29, ce n’est rien par rapport à ce qui est nécessaire. Nous avons 9 000 camions que nous voulons faire entrer à Gaza dès maintenant, et nous saisirons toutes les occasions qui se présenteront. »

Ce constat sur la situation actuelle a ouvert le débat sur l’aide humanitaire lors de cette conférence de deux jours, dans un contexte marqué par une forte réduction des financements américains.

Un déficit de financement mondial qui existait déjà avant la crise actuelle

« Même avant que tout cela n’arrive ces derniers mois, nous étions déjà confrontés l’année dernière au plus important déficit de financement jamais enregistré : nous avions demandé près de 50 milliards de dollars et n’avons reçu qu’un peu moins de 40 % de cette somme », a déclaré Ramesh Rajasingham, représentant d’OCHA à Genève et directeur de la division de la Coordination des opérations humanitaires, lors d’une table ronde sur « Le rôle de la diplomatie humanitaire dans la protection de l’espace humanitaire, y compris l’accès ».

« Il ne s’agit pas nécessairement une perte de générosité, c’est simplement que les problèmes prennent de plus en plus d’ampleur et s’accumulent sans solution. Les coupes drastiques dans les financements ont été exacerbées par les attaques contre le multilatéralisme et la politisation de l’aide, qui nous ont poussées au point de rupture ces derniers mois. Nous avons aujourd’hui 200 millions de personnes vivant sous le contrôle de groupes armés non étatiques. Ils ont besoin d’une aide humanitaire, et nous devrons redéfinir nos priorités pour nous concentrer sur un nombre plus restreint de personnes ». Et cela, au détriment des principes du droit humanitaire et international, a déclaré Ramesh Rajasingham.

« Une famine délibérée à Gaza »

« Il y a une famine délibérée à Gaza, l’un des endroits les plus faciles d’accès au monde » pour livrer de l’aide, a souligné Jan Egeland, Secrétaire général du Conseil norvégien pour les réfugiés (NRC), une ONG internationale qui vient en aide à 10 millions de personnes dans le besoin.

Au sujet du problème croissant de l’accès limité dans les zones de conflit, Jan Egeland a évoqué « la tentative délibérée de nous empêcher d’accéder à Zamzam lorsque les massacres ont eu lieu dans l’ouest du Soudan. (…) Il est scandaleux qu’on nous refuse l’accès à un endroit après l’autre en 2025. Cela n’est pas suffisamment relayé dans les capitales et parmi les décideurs. Nous essayons depuis 12 ans d’accéder systématiquement aux endroits difficiles d’accès. (…) Nous ne sommes même pas dans les zones occupées par la Russie en Ukraine, et nous n’avons pas eu un seul camion à Gaza au cours des deux derniers mois. Nous devrions être beaucoup plus francs en dénonçant ceux qui nous refusent l’accès et en les interpellant ».

Le rôle de la diplomatie humanitaire

« Dans toutes les crises auxquelles nous assistons, la politique reste un élément clé », a déclaré Comfort Ekuase Ero, Présidente et Directrice générale de l’ONG International Crisis Group, lors d’une session sur le Moyen-Orient. « Je me demande toujours si Yahya Sinwar, le dirigeant du Hamas à l’époque, lorsqu’il a orchestré cette attaque du 7 octobre 2023, a sous-estimé la réponse largement débridée d’Israël. (…) Nous ne pouvons pas rester assis dans cette salle ou dans n’importe quel autre sommet dans le monde et dire « plus jamais ça» alors que cette catastrophe se déroule sous nos yeux. »

Lorsqu’on lui a demandé ce que l’UE pouvait faire, Hadja Lahbib, Commissaire européenne chargée de l’Egalité, de l’état de préparation et de gestion des crises, a répondu : « Un budget, de l’argent et une volonté politique, ainsi que la diplomatie ». Après avoir décrit comment « les principes sont mis à rude épreuve sur le terrain » à Gaza, en raison du manque d’accès à l’aide humanitaire, elle a déclaré : « J’espère que Gaza ne deviendra pas le cimetière du droit international humanitaire ».

Le 19 mai 2025, les pays donateurs ont publié une déclaration commune signée par plusieurs États membres de l’UE afin de demander un accès humanitaire sans entrave à Gaza.

De manière plus générale, Filippo Grandi, Haut-Commissaire des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR), s’exprimant lors d’une table ronde sur le Soudan, a lancé un appel pressant à l’UE pour qu’elle prête attention aux crises qui entourent les 27 : « Le Soudan n’est qu’un maillon d’une chaîne de conflits. Il y a le Sahel, le Soudan, et à côté du Soudan le Yémen, Gaza, le reste du Moyen-Orient, l’Ukraine non loin de là. L’Europe est encerclée par un arc de crises. Si nous ne sommes pas capables, au minimum, d’apporter de l’aide aux victimes de ces crises, cela aura également des conséquences pour l’Europe en termes d’instabilité et de flux de réfugiés. »

« Standing ovation » pour le directeur d’UNRWA

Philippe Lazzarini, Commissaire général d’UNRWA, a fait une déclaration forte sur Gaza : « Nous sommes à court de mots pour décrire l’enfer et l’horreur que traversent les gens. Cela dépasse l’imagination. Mais le pire dans tout cela, c’est que nous sommes confrontés à une situation où, avec de la volonté politique, la guerre peut cesser. »

« J’étais au Rwanda à la fin du génocide, puis à Srebrenica, et aujourd’hui, deux décennies plus tard, nous assistons à une situation similaire sous nos yeux, à travers les réseaux sociaux. Nous sommes confrontés à une famine provoquée par l’homme. (…) Ici, tout est complètement fabriqué : la nourriture est utilisée comme une arme, l’aide humanitaire est utilisée comme une arme au service d’objectifs politiques et militaires. Il n’y a absolument rien d’autre ».

« À Gaza, nous avons échoué. Nous avons rarement été confrontés à une situation où le droit international humanitaire et la communauté humanitaire ont été aussi ouvertement bafoués et défiés. Rien qu’au sein de mon agence, nous avons atteint la semaine dernière le seuil des 300 employés tués ».

Après avoir décrit comment UNRWA est devenue la cible de cette guerre, avec une « campagne massive de désinformation, des intimidations et des harcèlements constants » et « l’impunité totale » dont bénéficient tous ceux qui franchissent les « lignes rouges » dans ce conflit, ses propos ont été accueillis par une ovation debout au Square – Brussels Convention Centre.

La « puissante mission » des Nations Unies

Dans un contexte de réductions budgétaires croissantes, le Forum humanitaire européen a constitué un rendez-vous particulièrement important pour les responsables des Nations Unies. Grâce aux contributions de donateurs tels que l’UE, l’ONU aide et protège plus de 100 millions de personnes chaque année dans le cadre de programmes humanitaires. Plus que jamais, la coopération entre l’UE et les Nations Unies s’avère cruciale dans un monde en mutation rapide et confronté à de multiples conflits.

L’UE est également un relais essentiel des valeurs universelles que sont les droits de l’homme, l’égalité de genre, l’État de droit et un ordre international fondé sur des règles.

Ce message a été réitéré par Tom Fletcher, chef d’OCHA, dans son discours d’introduction : « Nous devons défendre le droit humanitaire. Il ne s’agit pas seulement de délivrer des services pratiques sur le terrain. Nous devons défendre des valeurs, et c’est pourquoi cette réunion à Bruxelles est si importante, car bon nombre de ces valeurs, notamment les convictions fondamentales en matière d’égalité, sont maintenant attaquées. (…)

On a l’impression que nous devons redécouvrir notre sens de la solidarité mondiale, mais je crois plus que jamais en ce que nous faisons. Notre mission est toujours aussi puissante, et des gens soutiendront ce que nous faisons. »

 

Derniers articles

France et Monaco

5,030FansJ'aime
5,379SuiveursSuivre

Belgique et Luxembourg

4,121FansJ'aime