Un proche vous demande de le dépanner de quelques milliers d’euros, un médecin d’une ONG vous contacte via les réseaux sociaux, une taxe est demandée pour récupérer un colis… Les fraudes se multiplient et ne cessent de se perfectionner.
Face aux milliards générés par ces fraudes, la riposte s’organise. Le 21 septembre, une réunion sur le sujet était organisée par le Bureau des Nations Unies contre la drogue et le crime (ONUDC) durant l’Assemblée générale de l’ONU, en présence de représentants de gouvernements mais aussi d’acteurs privés, comme le Nasdaq, Meta et Mastercard.
Aucun État ne peut seul combattre une menace globale
L’Asie du Sud-Est est devenue un centre global de la cyberfraude organisée, dont les capacités de nuisance sont démultipliées par l’IA. Outre le Cambodge, le Laos, Myanmar et les Philippines, de plus en plus de pays sont contaminés par ce fléau.
« La fraude nationale a augmenté à un rythme alarmant, a affirmé Lương Tam Quang, le ministre de la Sécurité publique du Vietnam. Les réseaux sont de plus en plus agiles, décentralisés et difficiles à détecter.
Un seul réseau criminel peut opérer dans un pays, avoir sa plateforme technologique dans un autre pays, transférer des fonds dans de multiples juridictions et infliger des pertes sur plusieurs continents. (…) Aucun État seul ne peut se protéger contre cette menace globale ».
Des milliards de dollars siphonnés par des réseaux criminels
Dans un monde où 74 % de la population a accès à Internet, aucun pays n’échappe aux opérations de phishing, « deep fakes », manipulations en tout genre et arnaques aux crypto-monnaies.
Les pertes dues à la fraude s’élèvent à 500 milliards de dollars par an et vont en s’aggravant en raison de l’usage de l’IA par les « bad guys » (malfaiteurs), a expliqué Edward Knight, Vice-président exécutif du conseil d’administration du Nasdaq.
Entre 2021 et 2026, les victimes à Singapour, 6 millions d’habitants, ont perdu 3 milliards de dollars.
Aux États-Unis, ces pertes changent d’échelle. « Nous estimons que les Américains ont perdu au moins 18,2 milliards de dollars en 2025 dans des fraudes organisées depuis l’Asie du Sud-Est », a indiqué lors de la réunion David Bedard, Sous-secrétaire d’État adjoint au Bureau des affaires internationales de lutte et de répression contre les stupéfiants, au sein du Département d’État. Ce montant correspond au PIB du Laos ou encore au total des recettes touristiques de l’Égypte.
« Sur les 10 derniers mois, nous avons bloqué 938 millions de dollars de fraude aux crypto-monnaies basées en Asie du Sud-Est, saisi 503 sites internet et alerté 9 000 Américains en temps réel, alors qu’ils étaient en train d’être piégés ».
En Grande-Bretagne, la fraude organisée d’où qu’elle vienne représente 47 % de tous les crimes et coûts en 2025, et des pertes de 19,2 milliards de dollars chaque année.
Le crime en général coûte 3,4 points de PIB à l’Amérique latine et aux Caraïbes, a rappelé Eduardo Vergara, chef de la Division de la sécurité citoyenne et de l’Alliance pour la sécurité, la justice et le développement à la Banque interaméricaine de développement. La fraude en particulier « a donné un business model aux criminels ».
Les solutions à la fraude : la volonté politique au niveau national
La détermination nationale et la volonté politique sont clés, ont indiqué plusieurs participants. David Bedard a souligné que cette volonté est présente à Washington, tout en reconnaissant que les États-Unis n’ont pas encore « réussi » à surmonter les défis posés par la fraude organisée.
« À Singapour, un centre anti-fraude voit coopérer la police avec le secteur bancaire et des fournisseurs de services Internet, qui peuvent agir ensemble plus vite lorsqu’ils sont côte à côte pour geler des comptes », a expliqué Boon Yian Ng, directrice des Organisations internationales au ministère des Affaires étrangères de Singapour.
La Grande-Bretagne, de son côté, s’est dotée en mars 2026 d’une stratégie contre la fraude. « Nous allons investir 333 millions de dollars sur les trois prochaines années dans la lutte contre la fraude, a détaillé Helen King, ambassadrice du Royaume-Uni auprès du Conseil économique et social des Nations Unies.
Comme à Singapour, un nouveau Centre sur la criminalité en ligne verra des partenaires publics et privés partager des informations en temps réel pour empêcher la fraude plus vite.
De même, la Grande-Bretagne soutient la coopération internationale, notamment via le groupe de travail d’Interpol dédié à la criminalité financière.
La coopération internationale, seconde clé indispensable
David Bedard, le représentant des États-Unis, a souligné les succès de la coopération internationale. « En mai, le FBI a organisé à Bangkok une semaine de perturbations des réseaux de fraude, en coopération avec 10 pays, Meta, Google, Microsoft, Apple et Coinbase ».
Plus de 150 000 comptes frauduleux ont été fermés à cette occasion, selon Meta. « Nous avons trouvé des scripts écrits dans des dizaines de langues, ciblant des gens partout dans le monde. C’est pourquoi notre réponse doit être globale », a poursuivi David Bedard.
La Thaïlande, touchée par le trafic d’êtres humains opéré par les centres de fraude dans les pays voisins, a organisé une riposte elle aussi basée sur la coopération et les partenariats.
Depuis février 2025, Bangkok a pu rapatrier 13 700 personnes de 49 pays victimes de travail forcé dans des centres de fraude situés dans des pays voisins, en coopération avec des ambassades, des organisations internationales et la société civile.
« Le partage des informations et la coopération internationale » sont cruciaux pour la Thaïlande, a affirmé Pinsuda Jayanama, directrice générale du Département des organisations internationales au ministère thaïlandais des Affaires étrangères.
La coopération avec le secteur privé, essentielle
Banques, big tech et fournisseurs de services internet font aussi partie de la solution. La lutte contre la fraude passe par la détection et le retrait des contenus suspects, a rappelé Scott Swantner, directeur mondial de la collaboration avec les forces de l’ordre chez Meta.
Au premier semestre 2026, Meta a retiré 65 millions de publicités suspectes et supprimé 16 millions de comptes frauduleux sur Facebook et Instagram. Meta soutient la logique de partenariat public-privé préconisée par l’ONU, mais ne cache pas que la lutte contre la fraude s’avère très difficile.
« Le principal obstacle, c’est que les comptes que nous supprimons en masse réapparaissent, a poursuivi Scott Swantner. Des acteurs mal intentionnés disposant de ressources extraordinaires sont capables d’intégrer la répression dans leurs coûts de production et de s’adapter très vite ».
Ce que fait l’ONU
Les Nations Unies ne cessent de documenter l’augmentation exponentielle de la fraude organisée, et d’alerter sur ses conséquences sur le plan des droits humains. L’ONU œuvre activement à poser un cadre international face aux nouvelles formes de criminalité.
Une Convention des Nations Unies contre la criminalité transnationale organisée, également connue sous le nom de Convention de Palerme, a été adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU le 15 novembre 2000, et ratifiée par la quasi-totalité des États membres de l’ONU.
La Convention des Nations Unies contre la cybercriminalité, premier traité mondial global visant à prévenir et à combattre la criminalité liée aux TIC, a été adoptée le 24 décembre 2024 par l’Assemblée générale de l’ONU.
Elle a été signée par plus de 80 pays et ratifiée par trois États (Vietnam, Qatar et Azerbaïdjan), a précisé Monica Juma, directrice exécutive de l’ONUDC. Un chiffre qui doit monter à 40 ratifications formelles pour que la Convention entre en vigueur.
Un Sommet global sur la fraude s’est tenu en mars à Vienne, sous l’égide de l’ONUDC et d’Interpol, pour inciter à plus de coopération entre les autorités, le secteur privé et la société civile. Pas moins de 140 sociétés privées y ont participé, et un appel à l’action a été signé.
« S’il est une leçon à retenir avant tout du Sommet mondial sur la fraude, c’est que le paysage de la fraude est devenu plus interconnecté ; nous devons donc, nous aussi, coordonner nos réponses — entre secteurs, frontières, pays et régions. Engageons-nous ensemble sur cette voie, pour un monde où les criminels auront plus de mal à commettre des fraudes et où les victimes seront mieux protégées », a affirmé Monica Juma.
LIENS UTILES
Derrière l’arnaque en ligne, un système mondial de traite des êtres humains
Criminalité en ligne : des centaines de milliers de personnes enrôlées de force en Asie du Sud-Est
Rapport ONUDC 2024 : Fraude organisée, étude thématique
