Les avantages d’une éducation bilingue

La langue maternelle n’est pas toujours unique. Certains maîtrisent dès le plus jeune âge, deux langues, voire plus. Quels sont les avantages et les limites du bi- ou multilinguisme ?

A l’occasion de la Journée internationale de la langue maternelle, UNRIC s’est entretenu avec le professeur de linguistique appliquée, Esli Struys, de l’Université libre de Bruxelles (VUB) sur les différents aspects de l’éducation bilingue et multilingue.

 

Quels sont les principaux avantages du bilinguisme ?

Professeur Esli Struys. J’en ai énuméré six. Le premier avantage est socio-communicatif : comme vous êtes capable de communiquer avec plus de personnes dans leur langue, vous avez plus d’opportunités de communication. Le deuxième avantage est d’ordre émotionnel. Les gens préfèrent exprimer leurs émotions dans leur langue maternelle, ou dans la langue qu’ils connaissent le mieux. Si vous pouvez communiquer avec d’autres personnes dans leur langue, vous pouvez établir un lien plus émotionnel avec elles. Troisièmement, les avantages culturels, car un nouveau monde de possibilités s’ouvre en termes de culture, comme la lecture de livres ou de pièces de théâtre dans les langues originales. Quatrièmement, les avantages métalinguistiques. Les bilingues ont une meilleure connaissance du fonctionnement de la langue. Ils peuvent comparer différents systèmes linguistiques et ils savent que le lien entre les mots et l’entité qu’ils désignent est arbitraire. Ils savent qu’il existe de multiples façons de désigner des concepts et de construire des phrases. La cinquième est cognitive car chaque langue décrit le monde et traite l’information différemment. Nous constatons que les bilingues ont tendance à avoir un vocabulaire moins étendu dans chaque langue, mais qu’ils ont un vocabulaire conceptuel plus étendu. Ils ont plus de concepts qu’ils peuvent décrire dans les langues qu’ils connaissent. Enfin, le sixième facteur est d’ordre neurologique. Les bilingues ont tendance à recruter des zones cérébrales supplémentaires ou autres que les monolingues. Il se peut que leur cerveau soit en quelque sorte plus entraîné parce qu’ils utilisent ces zones supplémentaires. Cela pourrait constituer un avantage à un âge plus avancé, que nous appelons réserve cognitive. Il s’agit d’un tampon protecteur contre certaines maladies qui affectent le développement du cerveau, comme la maladie d’Alzheimer ou la démence.

 

Lorsque les enfants sont initiés à deux langues simultanément, comment cela affecte-t-il leur développement ?

E.S. Il peut exister des malentendus concernant les enfants qui sont initiés à deux langues simultanément. Ces enfants franchissent des étapes très importantes dans le développement du langage au même rythme que les enfants monolingues. Ces jalons sont, par exemple, la combinaison de mots vers un an et demi, deux ans. En moyenne, les enfants bilingues atteignent ces étapes au même âge, mais pas toujours pour les deux langues. Comme les enfants bilingues sont souvent testés dans une seule langue, il peut sembler qu’ils n’ont pas encore atteint cette étape, mais si vous testez ensuite l’autre langue, ils l’ont atteinte. Le bilinguisme n’entraîne pas de retard de développement, mais il se peut que le développement dans l’une des deux langues soit un peu plus lent. C’est le message le plus important de la littérature sur le développement simultané des langues. Il est parfaitement possible pour un enfant d’être exposé à deux langues en même temps et de développer ces langues en douceur, même à un très jeune âge.

 

Est-il possible d’être vraiment bilingue, ou une langue sera-t-elle toujours dominante ?

E.S. J’ai fait des recherches à Bruxelles sur les enfants bilingues, et j’ai rencontré cet enfant de 7 ans qui parlait français avec son père et néerlandais avec sa mère. Sa mère voulait savoir s’il était possible d’établir laquelle des deux langues était dominante. J’ai fait une expérience sur le temps de réponse, une tâche de reconnaissance de mots en français et en néerlandais, et j’ai pu constater le même temps de réponse dans les deux langues, en millisecondes. L’enfant était parfaitement bilingue, de façon équilibrée. C’est un exemple extrême et la plupart du temps, il y a une langue dans laquelle ces enfants sont plus rapides. Ce processus est très dynamique, mais il est possible d’être, à un moment donné de sa vie, un bilingue parfaitement équilibré, si l’on est suffisamment exposé aux deux langues. Sinon, la langue de l’école ou la langue dominante dans la société deviendra plus forte. Si un enfant va dans une école bilingue où il est exposé aux deux langues, il est possible d’avoir un développement très équilibré de ces deux langues.

 

Certains parents craignent qu’élever des enfants bilingues n’entraîne, par exemple, des retards de langage ou de développement. Ils pensent que leurs enfants devraient se concentrer sur une seule langue. L’éducation bilingue présente-t-elle des inconvénients ?

E.S. En général, il n’y a pas de tel retard, et certaines études montrent même un avantage au niveau conceptuel, c’est-à-dire que les enfants bilingues comprennent davantage de concepts. Les parents sont libres de choisir pour leurs enfants, et ils peuvent penser que la maîtrise d’une langue est importante, donc ils préfèrent se concentrer sur cette langue uniquement. Je vois souvent dans les familles qui choisissent de ne parler qu’une seule langue, que lorsque l’enfant atteint la puberté, il devient très intéressé par la langue d’origine. Parfois, les enfants ne sont pas satisfaits des choix de leurs parents parce qu’ils ne peuvent pas communiquer avec leur famille. Par exemple, dans le contexte de la migration. Ils peuvent avoir l’impression que c’est une perte de ne pas avoir reçu une éducation bilingue. Certains parents se concentrent sur la langue majoritaire, la langue de l’école, pour donner toutes les chances à leur enfant. C’est un choix valable, mais il peut conduire à la perte de la langue d’origine ou de l’autre langue. En général, les enfants bilingues ont tendance à rattraper plus tard la langue de l’école. D’après nos recherches, nous avons constaté que la plupart des parents bilingues choisissent de transmettre les deux langues à leurs enfants.

 

Dans quelle mesure l’affirmation selon laquelle nous avons des personnalités différentes lorsque nous parlons des langues différentes est-elle vraie ?

E.S. Nous devons être prudents quant à l’utilisation du mot personnalité car, dans une certaine mesure, elle est fixe. Mais il existe des différences dans la façon dont nous exprimons nos émotions, c’est ce qu’on appelle l’effet de la langue étrangère. Cela signifie une plus grande distance émotionnelle dans une langue étrangère. Ce phénomène peut être testé en présentant aux gens des dilemmes éthiques. Nous avons remarqué que les gens peuvent prendre des décisions différentes, plus rationnelles, dans une langue étrangère que dans leur langue maternelle. Ils ont tendance à prendre des décisions plus émotionnelles ou non rationnelles dans leur langue maternelle, car les émotions sont liées à la langue maternelle. Si vous êtes immergé dans une communauté dans votre deuxième langue, vous pouvez développer un attachement émotionnel à cette langue, ou, si vous tombez amoureux d’une personne parlant cette langue. Il est donc possible que les gens se comportent de manière légèrement différente lorsqu’ils parlent une autre langue.

 

De nombreuses familles, par exemple en Belgique, élèvent leurs enfants non pas dans deux, mais dans trois, voire quatre langues. Auriez-vous des conseils à leur donner ?

E.S. C’est une bonne question. Bien sûr, cela devient un défi si l’on parle de trois, quatre, voire cinq langues. Dans la littérature, il existe un seuil minimum de bilinguisme. Il faut avoir au moins 20 % d’exposition à une langue pour bien la développer. 20% signifierait qu’il y a un maximum de cinq langues. À Bruxelles, le néerlandais, le français et, dans une certaine mesure, l’anglais sont soutenus dans la société. Si la langue que vous voulez transmettre à votre enfant n’est pas soutenue à l’école, il est important de l’utiliser autant que possible à la maison car c’est peut-être le seul endroit où l’enfant est exposé à cette langue. Si vous voulez transmettre une langue minoritaire comme l’espagnol, le turc, le portugais, etc., il est important de la parler autant que possible à la maison. Les locuteurs ne doivent pas nécessairement être des natifs ; il peut aussi s’agir de locuteurs très compétents d’une deuxième langue, qui peuvent exposer l’enfant à un vocabulaire riche. À Bruxelles, il existe de nombreuses communautés linguistiques, même si elles ne sont pas des langues officielles ou ne sont pas parlées à l’école. Certaines communautés se réunissent dans des centres culturels ou des lieux religieux, ou encore dans des clubs sportifs. Souvent, un enseignement complémentaire est également proposé, comme les cours du samedi où l’alphabétisation est développée dans la langue d’origine. Il s’agit là d’un excellent soutien qui permet à l’enfant de s’alphabétiser de manière plus systématique.

A lire également : les enfants plus doués pour les langues que les adultes ?

photo d'esli Struys, professeur de linguistique à la VUB *Esli Struys est professeur associé à temps plein de linguistique appliquée à l’Université libre de Bruxelles, en Belgique. Ses recherches portent sur le multilinguisme et la cognition, le développement et l’éducation multilingues, l’acquisition d’une deuxième langue et les études sur l’interprétation.

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