Climat : tropicalisation en mer du Nord

Les écosystèmes marins remplissent des fonctions vitales, telles que la production d’oxygène et le stockage de l’excès de chaleur et de CO₂. Or, le changement climatique affecte de plus en plus nos océans, y compris la mer du Nord.

Jan Seys, biologiste marin et porte-parole de l’Institut flamand de la Mer (VLIZ) à Ostende, en Belgique, explique qu’un phénomène de « tropicalisation » fait partie des conséquences du changement climatique dans cette zone marine.

Pourquoi la mer du Nord est-elle importante dans la lutte contre le changement climatique ?

Jan Seys, biologiste marin belge et porte-parole de l’Institut Flamand de la Mer (VLIZ) à Ostende. Photo : Davy Coghe.

Comme tous les bassins océaniques, la mer du Nord joue un rôle de régulateur climatique. À l’échelle mondiale, l’océan absorbe 25 % du CO₂ émis par les activités humaines et, plus important encore, 90 % de l’excès de chaleur. En d’autres termes, 90 % de la chaleur supplémentaire qui rayonne dans notre atmosphère est absorbée par notre océan. Sans lui, la vie humaine ne serait plus possible.

La mer du Nord est une région minuscule, mais biologiquement riche et largement étudiée, de l’océan mondial. À ce titre, elle offre de précieuses opportunités d’apprentissage scientifique. Sa faible profondeur, en moyenne 90 mètres – soit moins que le plus haut bâtiment d’Ostende – se conjugue à l’apport important des estuaires environnants. Cette zone est très productive. Elle est bordée par une région densément peuplée et bénéficie d’une forte concentration de connaissances, d’expertise, d’universités et d’instituts spécialisés.

Quelles sont les principales conséquences du changement climatique sur la mer du Nord belge ?

L’impact est considérable. Au cours des 60 dernières années, la température a augmenté d’environ 2 °C, ce qui est significatif et relativement rapide par rapport à d’autres régions du monde.

Le niveau de la mer a augmenté d’environ 20 centimètres au cours des 50 dernières années, une évolution qui correspond à peu près à la moyenne mondiale. En réponse à cela, le gouvernement flamand a lancé en 2011 le plan directeur intégré pour la sécurité côtière, un programme visant à nous protéger contre les inondations en rehaussant et en élargissant les plages et en construisant une digue anti-tempête à l’embouchure de l’Yser, entre autres mesures.

Un autre phénomène est celui des vagues de chaleur marines. Leur fréquence et leur intensité augmentent à cause du réchauffement climatique. Les vagues de chaleur marines se produisent lorsque la température de la mer reste anormalement élevée pendant plus de cinq jours consécutifs et dépasse le niveau normalement observé 90 % du temps. Ces vagues de chaleur peuvent donc également se produire en hiver.

Quel est leur impact sur les écosystèmes et la vie marine ?

Elles entraînent une tropicalisation, c’est-à-dire la migration des espèces vers des régions plus froides, leur habitat actuel devenant trop chaud.

Le cabillaud de l’Atlantique est un exemple tiré de la mer du Nord, mais d’autres espèces, telles que le plancton, sont également touchées. Les petits copépodes, un type particulier de plancton, se sont déplacés de 1 000 km vers le nord. Ce type de plancton constitue la principale source de nourriture des larves de cabillaud de l’Atlantique.

La présence de la petite vive a été multipliée par sept en 2025. Elle est considérée comme l’animal le plus dangereux de la partie belge de la mer du Nord en raison de ses épines venimeuses.

D’autres études montrent que deux espèces de poissons sur trois en mer du Nord se sont déplacées de 50 à 500 kilomètres vers le nord, contribuant ainsi à la tropicalisation. D’autre part, diverses espèces animales et végétales qui ne seraient normalement pas présentes dans cette région en raison du froid peuvent désormais y survivre beaucoup plus facilement lorsque les températures sont plus élevées.

De plus, on observe un changement frappant dans la phénologie du plancton et du zooplancton. Les organismes modifient leur comportement, ce qui a des répercussions sur l’ensemble de l’écosystème. Le plancton constituant la base de la chaîne alimentaire, tout changement à ce niveau affecte toutes les espèces qui en dépendent.

Ces exemples illustrent comment la vie marine évolue, passant d’une faune principalement adaptée aux eaux froides à une faune adaptée aux eaux plus chaudes, qui comprend désormais des espèces telles que les anchois, les sardines et un nombre croissant de seiches. Ce changement a un effet en cascade sur l’ensemble de l’écosystème.

Comment les niveaux de CO2 ont-ils évolué en 2025 à l’échelle mondiale ?

Bien que l’augmentation des émissions de CO2 semble ralentir dans une certaine mesure, les niveaux de CO2 dans l’atmosphère continuent d’augmenter, ce qui a des conséquences importantes sur la température de la Terre.

La principale préoccupation des scientifiques est de ne pas dépasser une augmentation de température de 2 °C, car les impacts potentiels au-delà de cette limite sont inconnus. Au-delà de ce seuil, divers mécanismes de rétroaction se déclenchent, accélérant le réchauffement climatique et intensifiant ses effets négatifs.

L’un de ces points de basculement est l’augmentation suffisante des températures pour provoquer la fonte du pergélisol, en particulier en Russie. Dans ce cas, de grandes quantités de méthane pourraient être libérées. Le méthane est quarante fois plus puissant que le CO₂ en tant que gaz à effet de serre. Une fois libéré, il est impossible de l’arrêter.

C’est la combinaison de plusieurs boucles de rétroaction et de points de basculement qui inquiète les scientifiques. Voulez-vous vivre dans un monde où même les scientifiques ne savent pas ce qui va se passer ? Non. Il y a donc une très bonne raison de maintenir la hausse de la température mondiale en dessous de 2 °C. Cet objectif reste réalisable, mais il sera difficile à atteindre.

Les scientifiques s’inquiètent également de l’acidification des océans due à l’augmentation des niveaux de CO₂ dans l’atmosphère. À mesure que l’océan s’acidifie, il devient de plus en plus difficile pour divers organismes, tels que les huîtres, les moules, les coraux, certaines espèces de plancton et les seiches, de former leur squelette à base de calcium. La moitié de la biodiversité marine pourrait être affectée. Les océans du globe se sont déjà acidifiés à  30 %.

Les changements dans notre système océanique ont également un impact sur le niveau d’oxygène, qui a déjà diminué de 2 % à l’échelle mondiale, ainsi que sur l’élévation du niveau de la mer, les inondations, la pêche et d’autres questions qui y sont liées.

Comment les scientifiques et les citoyens peuvent-ils contrer l’impact du changement climatique sur la mer du Nord belge ?

Tout d’abord, il appartient bien sûr à chacun d’entre nous d’adopter un comportement plus respectueux du climat. Mais ce n’est pas tout.

L’océan est vaste et les scientifiques ne peuvent pas relever seuls ces défis. Pour y remédier, le VLIZ a mis en place plusieurs initiatives de surveillance appelées « science citoyenne », qui visent à impliquer activement le grand public. Dans le cadre de ces programmes, la recherche scientifique est menée par les citoyens eux-mêmes, ce qui permet de créer un lien plus efficace entre la société et la science. En Belgique, nous menons actuellement quatre programmes de ce type, qui permettent de constituer des ensembles de données à long terme indispensables à l’élaboration de modèles qui nous aident à mieux comprendre l’océan.

Les citoyens fournissent des données précieuses et acquièrent une connaissance directe des effets du changement climatique. En conséquence, la sensibilisation du public aux questions environnementales s’est considérablement accrue. Si vous pouvez unir vos forces et agir ensemble, tout le monde y gagne.

Dans ce contexte, le VLIZ participe à un projet européen appelé MArine Citizen science data Horizon, CS-MACH1. Ce projet rassemble des personnes engagées dans la science citoyenne marine à travers l’Europe afin d’établir un flux de données plus efficace, le rendant accessible et utile aux législateurs.

En fin de compte, un changement de comportement est essentiel pour chaque individu. Au cours de mes 25 années de travail sur les questions liées à l’océan, c’est la première fois que nous disposons de cadres qui appellent véritablement le monde à agir en faveur de la durabilité de l’océan : la Décennie de l’Océan des Nations Unies lancée en 2021, la première décennie consacrée à l’océan, et la Mission de l’UE « Restaurer notre océan et notre milieu aquatique ». Ces initiatives contribuent à stimuler les changements de comportement nécessaires.

Les citoyens sont de plus en plus « éduqués à l’océan » et commencent à comprendre qu’il représente un élément vital et central de l’ensemble du système. Cette compréhension est fondamentale pour la manière dont nous allons lutter contre le changement climatique.

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